Une photo, quelques mots (43)

brasserie

© Romaric Cazaux

    Le mercredi, c’est le jour de la brasserie. Avant c’était le jour des enfants. On disait qu’ils nous faisaient suer, mais on aimait. Puis ça a été le jour des petits-enfants. On disait aussi qu’ils nous faisaient suer. Mais qu’est-ce qu’on aimait aussi. Maintenant on est enfin tous les deux. On s’aime hein, mais qu’est-ce qu’on se fait suer.

    Presque cinquante ans qu’on est mariés. Les gens nous applaudissent, nous citent en exemple. Pensez bien à cette époque où un mariage sur deux se finit en divorce. « Avant les gens réparaient, accommodaient. Avant, ils s’aimaient vraiment » Voilà ce qu’on nous sort. Que c’était mieux avant. Que nous sommes un vrai couple, l’exemple qui tient et qui résiste à tout.

    – Alors, tu manges quoi ?

    – Une joue de boeuf et ses petites pommes de t…

    – Comme d’habitude quoi…

    Ah ma douce, ma tendre. Toujours les petits mots pour me prouver qu’elle me connaît. Elle fait sa grincheuse mais je sais qu’elle aime mes habitudes, que ça la rassure. Et puis la joue de boeuf de la brasserie, on en mangerait sur la tête d’une petite vieille. Oh quoi… c’est drôle, non ?

    – Ils sont longs aujourd’hui, non ?

    – Un peu, oui, c’est vrai, mais…

    – Si dans deux minutes, je n’ai pas mon petit muscat, tu diras au serveur ce qu’on en pense.

     – Bien sûr.

     Ah ma petite femme ! Elle aime que je la protège, que je me montre un homme fort. Dans notre couple, on a toujours bien vu que je suis celui qui prend les décisions. L’homme, quoi ! Allez, je vais vous confier un secret. C’est pour cela que les couples d’antan sont toujours ensemble. C’est le secret, le ciment du couple. Il faut que l’homme montre qu’il est fort, qu’il protège, qu’il décide. Si la femme se sent protégée, dirigée même (ouais, ouais, je vous entends me traiter de vieil imbécile), elle reste, je vous le dis. Aimante, docile et épanouie. Là est le secret du couple solide.

    – Messieurs, dames, vous avez fait votre choix ?

    – Oui, pour moi ce sera…

    – Alors, pour moi une bavette bien cuite. Mais avec des pommes de terre au four, parce que vos frites, là… Et pour monsieur, une souris d’agneau mais avec des légumes parce qu’on peut constater qu’il s’empâte…

    – Très bien, madame. Comme d’habitude donc. Tenez, voici votre petit muscat, offert par la maison. Ca nous fait plaisir de recevoir des couples qui s’aiment depuis si longtemps, si complices. L’autre fois avec mon collègue, on en parlait. C’est si mignon de voir comment madame commande toujours pour monsieur. Elle sait tout de lui et elle prend l’initiative. Sans doute, le secret des couples qui durent.

    Oui… eh bien, si même dans une histoire, on ne peut rêver d’être le maillon fort d’un couple. Pffffff… Oui, chérie, bien sûr, on trinque.

une-photo-quelques-mots1

41 réflexions au sujet de “Une photo, quelques mots (43)”

  1. J’adore! C’est drole et tres bien écrit! Ce p´tit vieux qui se donne l’illusion de décider, et elle qui ne dit presque rien mais qui dirige! Leur relation est tres explicite à travers ton écrit! C’est intelligemment rédigé! Vraiment bravo!

    Répondre
  2. J’adore! Si j’avais eu le temps mon texte aurait été beaucoup moins tendre. J’aime beaucoup , vraiment beaucoup , ton approche de cette affection qui a évolué au fil des décennies.

    Répondre
  3. « Aimante, docile et épanouie » qu’il disait le monsieur. Mais il oubliait que le sexe faible est fort devant le sexe fort, parce que le sexe fort est faible devant le sexe faible ! J’aime beaucoup le renversement final du rapport de forces.

    Répondre

Laisser un commentaire