Une photo, quelques mots (52 last)

 coeur-verrouille© Julien Ribot

    « Adama, cette fois, vous avez déconné. Je vais finir par vous lâcher. »

    Voici ce qu’avait dit mon avocat après que j’ai insulté le juge de fils de pute. Je ne pouvais pas franchement le blâmer mais, moi, j’en ai marre de toutes leurs conneries. J’ai volé, dealé, braqué, c’est vrai. Je mérite la prison, je le reconnais. Alors enfermez-moi, c’est tout ce que vous savez faire.

    Alors retour à la case zonzon, j’ai l’habitude. Cette société ne veut pas plus de moi que je ne veux d’elle. Pourtant, j’ai essayé… peut-être pas assez fort mais j’ai essayé. Sur mon chemin, j’ai trouvé plus d’embûches que de mains tendues. Mais pour être honnête, certaines d’entre elles, je les ai mordues.

    Déjà, je n’aimais pas l’école. Sauf ma maîtresse de CE2, Yvette, avec ses lunettes et sa voix grondeuse. Quand les autres travaillaient, je la regardais sans qu’elle le sache. Et  la tendresse que j’ai lue pour nous dans ses yeux, je ne l’ai jamais retrouvée dans ceux d’aucune autre personne. Même pas dans ceux de ma propre mère.

Ma mère… personne sacrée mais débordée, personne sacrée mais dépassée. Nous étions nombreux à la maison, les plus grands s’occupaient des plus petits et les plus petits servaient d’alibi aux plus grands. Ma mère vient d’un pays où le maître d’école est respecté. Alors, naïvement, elle pensait que l’école mettait ses enfants à l’abri. Mon père, lui, partait à l’aube pour ne rentrer qu’à la nuit tombée. Et j’enrageais de le voir rentrer épuisé de petits boulots qui ont brisé ses os et ses idéaux. Trop fatigué pour voir que son aîné déconnait.

    J’ai cédé à la facilité, c’est vrai. J’ai mis d’abord un doigt dans l’engrenage, puis un deuxième. Avant de plonger sans retour. Très jeune, j’ai connu la prison. On avait trouvé drôle d’aller braquer un commerce avec nos fusils. Ca avait mal fini… La prison devait me servir de leçon… Ce que j’ignorais encore, ils me l’ont appris.

    J’aurais pu dire « non ». J’ai essayé, peut-être pas assez fort, mais j’ai essayé. Je suis tombé sur un super éducateur : il m’a écouté, trouvé une formation et même un petit contrat de qualification dans une petite boîte du coin. J’ai pensé que j’étais sauvé. Mais ensuite je n’ai pas trouvé de taf, faut dire que j’avais la triple peine : jeune noir de banlieue affublé d’un casier. Moi-même, je ne me serais pas embauché.

    Soyons honnête, j’ai vite cédé à la tentation. L’argent facile, l’adrénaline, l’envie de prendre des risques. L’envie de me sentir vivre. L’envie d’avoir un nom, un de ceux qui font frémir, un de ceux que les petits se chuchotent à l’oreille. Celui du boss du quartier. Celui dont personne n’osait croiser le regard. Enfin personne… Il y a bien eu Marie. La petite à qui je donnais la moitié de ces brioches que déjà, je piquais chez l’épicier. Ma douce Marie dont je n’ai pu garder le coeur ailleurs que sur ce petit cadenas accroché au grillage de l’école. Je me demande s’il y est encore.

    Alors retour à la case prison. Au final, cette étiquette de méchant, de dur, de racaille, elle me va bien. Elle me protège. Aujourd’hui, plus personne ne se moque ni de mon accent, ni de mes lettres mal formées, ni du fait que je ne comprends rien à ces précieux mots inscrits sur les pages.

    Mais j’ai de l’espoir. J’ai rencontré un homme. Il est très pieux et me parle d’un Dieu qui n’oublie personne, qui l’a sauvé et qui le protège. Il promène avec lui un Livre dans lequel tout est inscrit. Il me l’a dit, on a des ennemis. Mais il m’a parlé unité, solidarité, communauté. A ce moment-là, je lui ai avoué que je ne savais pas lire. Alors il a souri « Ne t’en fais pas, je le lirai pour toi. »

* Noms et âge ont délibérément été changés. J’ai choisi ce prénom, non pour le stigmatiser, mais parce qu’il me rappelle un môme fragile que j’aimais beaucoup et dont j’adore le prénom. Je voulais aussi écrire pour tous ces jeunes que nous ne devons pas abandonner.

 

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22 réflexions au sujet de “Une photo, quelques mots (52 last)”

  1. Voilà voilà… Écris ce livre Stephie s’il te plait… Pour les Yvette, les petites Marie et les petits Adama… Et puis pour tous…

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    • Merci ma Tag. J’espère surtout être à la hauteur de ceux à qui j’ai envie de donner une voix. Tout en continuant à tenter de montrer qu’il existe d’autres voies.

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  2. Hier soir j’ai lu « 20 ans ferme » une BD sur la prison, qui fait écho en partie à ton texte et ta phrase « Ce que j’ignorais encore, ils me l’ont appris. »J’aime aussi beaucoup les chutes que tu trouves à tes textes, un format « nouvelles » te conviendrait aussi très bien, non? (bon c’est pas ma partie hein…)
    Autre chose, j’ai pensé à la voix de la mère du petit Adama, dans ton patchwork, me dire qu’à un moment ce gosse a juste été naïf et plein d’espoir…en tous cas lance toi, je te jure, tu es douée.

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    • Oui j’avais pensé à la maman aussi. Mais là, je chialais trop et je pense que je n’aurais pas à m’exprimer comme elle. Je ne voulais pas que ma voix de maman hors cité étouffe la sienne. Mais je l’ai dans le coeur, cette voix. Et elle sortira quand je la saurai plus authentique.
      Pour la BD, ça a l’air intéressant. Tu l’as empruntée en bibli ?

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  3. Bravo pour tes trois textes, le dernier est excellent comme les deux autres. Le ton est juste, pas misérabiliste. On comprend bien le parcours d’Adama, presque inévitable. Allez Stephie, tu peux le faire, tu peux l’écrire ce roman !

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