Une photo, quelques mots (63)

ébéniste

© Julien Ribot

   J’avais seize ans, la première fois que je l’ai vu. Enfin, « vu »… La première fois où je pris conscience que c’était un homme et que je devenais un petit embryon de femme. Jonas était le frère de ma meilleure amie, Léna. On se connaissait depuis toujours. Mais à l’âge où nous jouions à la poupée, il collait des raclées à ses potes de collège. Il ne s’intéressait à nous que de loin en loin. Et quand il le faisait, c’était pour nous tirer les nattes. Alors on préférait qu’il nous ignore.

    Jonas avait été poursuivi par les études. Et elles ne l’avaient jamais rattrapé… A une époque bénie où on ne dévalorisait pas le travail manuel, où on ne cherchait pas à embarquer tout le monde vers des études longues, Jonas avait eu la chance de trouver sa voie. Ce qu’il aimait Jonas, c’était le bois.

    D’ailleurs, quand il l’avait clamé ainsi à ses parents : « J’aime le bois », son père l’avait d’abord raillé « Sans doute à cause de l’arbre contre lequel tu te poses à longueur de journée avec tes potes ». Et puis, Jonas avait persisté et trouvé une formation. Il avait alors disparu de mon champ de vision. On habitait un petit village de l’arrière-pays et le lycée était en ville. Et puis, Léna me disait que le bois l’avait façonné. Et non l’inverse comme aurait pu supposer son métier.

    Avec un petit coup de pouce de sa famille, le diplôme en poche, Jonas, à 22 ans,venait de s’ouvrir un petit atelier. Léna m’y avait donné rendez-vous. Mais elle était en retard, comme à son habitude.

– Zazie, mais dis-moi, tu as passé l’âge des poupées ? Je ne t’aurais pas reconnue, s’étonna Jonas.

– Euh, toi aussi, tu, tu as… changé. Quel bel atelier… balbutiai-je comme l’adolescente que j’étais.

– J’imagine que tu attends Léna.

 – Oui mais elle est toujours en retard, grommelai-je.

– J’ai une pièce à terminer mais si tu veux regarder, je me ferai un plaisir de te montrer ce que je fais, proposa-t-il avec un sourire que j’étais destinée à ne jamais oublier.

    Alors je m’étais assise sur un haut tabouret en bois et je l’avais regardé faire. Je n’avais d’yeux que pour ses mains qu’il faisait aller agilement d’un morceau de bois à l’autre : il rabotait, ponçait et touchait avec tant de sensibilité cette matière que j’aurais pensé si rude. Et soudain, je m’étais prise à penser que ces mains épaisses et solides, que ces mains qui semblaient si fortes et si douces à la fois… Ces mains qui couraient sur du bois… je rêvai qu’elles  parcourent mes formes. Je rêvai qu’il préfère ma peau à l’écorce, qu’il abandonne ce bois mort pour mon corps frêle et plein de sève.

    Mais Léna arriva.

une-photo-quelques-mots1

40 réflexions au sujet de “Une photo, quelques mots (63)”

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :