Une photo, quelques mots (70)

Moulin à vent

© Maman Baobab

    « Tu me fais tourner la tête… » toujours cette maudite chanson dès qu’elle pense à lui. « Bon, allez. Si c’est le rouge qui s’arrête tout en haut, c’est un signe, je le quitte. »

    Elle souffle doucement, le destin comme suspendu à ses lèvres. Quatre ans qu’elle tente de mettre fin à cet amour. Comment peut-on quitter quand on aime ? C’est bien ce qu’elle se dit depuis tout ce temps.

    Le petit moulin est sur le point d’arrêter de tourner. Prise de panique, elle souffle encore. Après tout, elle n’est pas à quelques minutes près. Alors elle profite de ce petit moment de répit, de ces secondes qu’elle a encore à consacrer à leur amour. Elle pense à son sourire, à ses yeux qui s’illuminent à chaque fois qu’il la voit. Elle aime cette impression d’être unique à ce moment-là, sentir son ventre qui se tord, son corps qui s’embrase. L’aime-t-elle vraiment ou est-elle surtout folle de son propre reflet dans les yeux de cet homme ? Après tout, qu’est-ce vraiment qu’aimer ?

    Rouge, c’est certain, c’est le rouge qui va gagner. Alors elle souffle encore une fois. Le plus grand défaut de Léona c’est ne pas savoir choisir, d’être dans l’incertitude et pourtant de ne pouvoir en sortir. Ce malaise de la corde raide au-dessus d’un précipice lui déplaît. Mais ce qui l’effraie encore plus c’est la sensation de chute. La douleur quand le coeur s’écrase au sol et que rien ne peut le recueillir.

    Alors elle souffle encore. Juste le temps de repenser à la première fois qu’elle l’a vu, aux fleurs qu’il dépose sur son pare-brise pour montrer qu’il est passé, aux visites impromptues qui lui laissent un goût de lèvres, à son parfum dont il lui offre parfois la trace fugitive sur l’oreiller.

    Elle l’aime, c’est certain. Les autres lui disent que c’est la situation qui fait cela, qu’elle ne l’aime pas vraiment, qu’elle se fait des idées. Elle n’en sait rien au fond. Alors comment sauraient-ils mieux qu’elle ?

     Et puis ça n’a pas d’importance. Elle se sent vivre quand elle est avec lui et c’est déjà beaucoup.

    Tout à sa rêverie, elle n’a pas vu le moulin s’arrêter de tourner. Elle n’a pas soufflé sur lui comme elle l’aurait fait sur des braises, afin de continuer d’attiser le feu qui se meurt.

    Rouge, elle s’en doutait. Léona va devoir le quitter, elle le sait. De toute façon, pour être honnête, elle étouffe et s’oublie derrière tout cela. Elle ne peut plus faire comme si cela n’existait pas, comme s’il n’y avait qu’elle.

     Cet homme n’a qu’un défaut. De taille. Sa femme.

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40 réflexions au sujet de “Une photo, quelques mots (70)”

  1. Bravo pour ce texte ! Pendant quelques instants, je l’ai vraiment vue, cette indécise, cette amoureuse, soufflant sur les ailes du moulin et remettant sa vie au hasard.
    Si elle avait un peu triché, je ne lui en aurais pas voulu ! 🙂

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  2. Très beau texte ; réaliste et bien construit. Avant de le lire je ne savais pas ce que représente cette photo. 😉

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  3. Une pro des chutes ma Stephie. Bravo pour le réalisme de ton texte. Mettre entre les mains du hasard le chemin de son destin, alors que le choix semble évident…
    Heureuse de te lire à nouveau 🙂

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    • Entre l’évidence et la capacité à être raisonnable, il y a encore tout un monde 🙂 J’aime la reprise de l’atelier 😉

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  4. J’adore ce texte ! Les choix les plus évidents ne sont pas vraiment les plus simples à prendre …
    L’amour est bien trop compliqué pour seulement être laissé à l’appréciation de la raison.

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  5. Je sais, ce n’est pas l’endroit, mais juste pour dire que je suis allée voir le résultat du tirage, je n’ai pas gagné, mais on ne sait pas qui a gagné puisqu’il manque des numéros dans les commentaires? (dont le gagnant)

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  6. Génial !
    com d’hab 😉
    Un régal !
    Comme ça fait un bien fou cette reprise d’atelier 😉
    bisous demoiselle

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  7. Magnifique intensité dans ce texte, la relance du moulin pour éviter qu’il ne s’arrête, le plaisir de savourer les dernières secondes de l’instant. Bravo. J’aime beaucoup.

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  8. Que c’est bon de retrouver cet atelier ! Belle chute, comme souvent ! Si elle le quitte, c’est qu’au fond d’elle elle n’est pas heureuse et sait que cette relation ne la mènera nul part, non ?

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  9. J’adore ! Stéphie tu es si douée pour faire passer tant de sentiments en quelques lignes. Je vois bien ton amoureuse et imagine ses frissons qui la pousse à souffler encore un peu. Bravo

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  10. Et un message, perdu, un… sniff!
    Je te disais juste mon admiration face à ta capacité à poser des mots si justes sur une situation si complexe.
    Tu la rends universelle, elle touche tout le monde. On est tiraillé autant que ton personnage.
    Y’en a une au moins qui a bien appris ses leçons de l’atelier!
    Et c’est d’une douceur…
    <3

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  11. « Elle n’a pas soufflé sur lui comme elle l’aurait fait sur des braises, afin de continuer d’attiser le feu qui se meurt. » j’adoooore l’image !
    Ton texte est si intense et la chute si inattendue mais avec elle je comprends mieux ce choix difficile que doit faire ton amoureuse. Superbe plume, comme d’habitude 😉

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